« Bien des choses nous restaient de la guerre, dans une famille comme la
mienne avec souvent, avec chaque soir dans la tête c’est comment vivre. »
Me taire, Sandro Marcacci, éd. d’en bas, p.40
La dernière fauche ratissée jusqu’au pied du mirabellier et la deuxième machine suspendue, mes guiboles demandaient davantage de décrassage. Alors un short, des baskets et partir dérouler les foulées direction Planeyse, cette étrange place d’armes qui est aussi, qui est surtout le lieu de promenade idéal pour les chiens et leurs propriétaires. J’aime particulièrement y arriver depuis le collège des mûriers ; j’ai alors l’impression d’y entrer dans le paysage, d’être comme tout doucement aspiré par la trouée de Bourgogne, qui file jusqu’au Chapeau de Napoléon.
Me reviennent, quand ma tête est en mode Val-de-travers, des heures à regarder des films avec Gab, à secouer conséquemment nos têtes de benêts quand la carte-mère de son ordinateur avait rendu l’âme alors qu’on bossait un séminaire sur la sorcellerie en Suisse romande, à découvrir que ce volatile étrange avec lequel je conversais tous les matins au port était une oie de Guinée échappée d’une ferme non loin de Couvet.
Entrer dans le paysage, depuis février dernier, c’est aussi pour moi frissonner d’émotions sens dessus dessous en repensant à la lecture de « Me taire », de Sandro Marcacci, ce roman travaillé cinq ans et demi (Chézard-St-Martin, février 2019 – août 2024) à partir d’heures et d’heures et d’heures de discussions avec sa mère, passée par un sanatorium alors qu’elle n’était encore qu’une toute jeune femme. Au début, se remémorant le temps passé allongée à l’extérieur, la narratrice dit « On apprend vite aussi qu’on est totalement dans le paysage, au milieu. »
« Vers le soir, il tombe un calme encore différent que je n’ai retrouvé nulle part. De l’orange, des rouges très froids. Il venait pour moi surtout des bleus avec dedans comme de la cendre, plus ou moins de cendre. Il faudra aussi parler de l’hiver, du gel, de toutes les couvertures. En hiver, la neige volait jusque sur les draps. »
C’est à la page 14 ; je savais d’emblée que cette voix ne me lâcherait pas, cette écriture au
cœur, à l’œil, à la moëlle et à l’oreille que j’avais eu le privilège de parcourir, seulement
quelques copeaux, alors que l’ouvrage était encore à l’établi. Monique Saint-Hélier et Colette apparaissent très vite, une toute petite brassée de leurs mots, par la suite Monique Laederach et Katherine Mansfield, mais c’était plutôt ma grand-maman que j’avais en poitrine. Le 21 janvier, jour de mes 44 ans, son cœur avait fini par la laisser en paix après quelques mois qui étaient un lent et continuel dépérissement. Je lisais Sandro, sa cartographie imaginaire des kilomètres de voyage dans le temps avec sa mère, avec les ombres et les joies qu’elle lui a narrées, parfois vacillante, parfois flamboyante, et c’est aussi un peu de la Cri-Cri que je percevais.
Alors Planeyse ? Non, plutôt la point du grain à vélo avec Elline, dont j’ai encore en bandoulière le léger trembler du souffle et du regard, quand au lit elle avançait à son tour dans les paragraphes et les photos de Sandro. « C’est vrai que c’est vraiment très beau » m’avait-elle murmuré, ma tête installée tout contre elle et mes paupières déjà bien ensablées.
« Il commençait toujours par un croquis. Une idée lui venait, il avait son crayon, et en quelques traits il posait le profil d’une pièce, très vite. Dans l’atelier, on tournait la tête et on voyait des idées oubliées partout, sur le bois des établis, sur n’importe quoi, et pour moi c’était du travail, je travaillais – je vais toutes les compter. »

Cela chapardé dans un autre livre de sieur Marcacci, « Silences » (Chézard-St-Martin, février 2014 – Mars 2017). Je le ravaude ici parce que c’est l’impression que j’ai, à vouloir pianoter mon amicale admiration, que tout ce qui m’a ému depuis lors pourrait s’entremêler à cette prose à hauteur de respiration, que le souffle soit ample ou court.
En premier lieu la mort, le jour du solstice d’été, de Jean Richard, son éditeur chez en bas, cet homme à l’immense sensibilité littéraire ne sera pas présent pour écouter la laudatio de Thomas Hunkeler à l’occasion de la remise du prix Michel-Dentan à Sandro, le 23 septembre à Lausanne. Jean Richard avait confié au Matricule des anges :
« Je crois que le vrai et le beau se conjuguent. La littérature participe à la construction de soi et d’un monde autant que les sciences humaines. Le travail sur la langue est le meilleur instrument de lutte contre les idéologies. »
Donc le bord du lac, quelques centaines de mètres après le port de Cortaillod, c’est là que nous avons filé pour se gargariser tendrement des dernières notes de l’été. Nous y étions venues avec ma sœur et mes petites nièces, même si juillet péclotait. Nacera inventait des mots, disait d’une pierre suspendue sur une toile d’araignée qu’elle volait, changeait régulièrement le prénom d’Elline.
« Elle se sent floue. Martha parlait constamment du flou pour évoquer la solitude, la solitude et l’ennui. Quand elle hésitait, elle misait comme ça sur un mot et il finissait par sonner juste. »
C’est encore dans « Me taire », ce livre qui est un condensé de considération, de confiance, d’écoute, d’imagination, de mystère, … On y trouve aussi ceci :
« Un français lumineux pour défigurer la douleur, que la douleur ne se reconnaisse pas. Avec ça un vrai sourire, elle souriait. Entre les fleurs et le sourire, les infirmières savaient tout de suite quelle nuit elle avait passée. »
C’est de Martha, une Bâloise qui a partagé la chambre de la narratrice au début, dont il est question ici ; elle en dit aussi qu’elle avait « quelque chose dans la voix comme des couleurs que je n’oserais pas. »
On cherche en vain dans nombre d’ouvrages l’amorce d’une idée, la silhouette d’une trouvaille ou les étincelles d’une singularité ; toutes choses agrippées à chaque entournure de cette parole qui s’essaime en nous, sédiment déposé en nos petites criques secrètes où aventurer d’audacieux ricochets. Des « palangeoires », selon ma nièce néologiste.
Voilà vingt ans, depuis son bouleversant « Fanny, Fannette », aux éditions Alphil, que Sandro, patiemment, résolument, avec exigence et minutie, écrit une œuvre de peu et pourtant de tout, de tout parce qu’elle scrute ce qu’il y a de présence dans l’absence, parce qu’elle tente d’orchestrer délicatement quelques acouphènes de l’Histoire sifflant dans les oreilles lustrées des discours officiels et des livres « faciles ».
De tout parce qu’elle déploie un style qui n’est ni posture ni imposture, un style qui est attention à l’expression des vies et des morts qui nous constituent, voix de papier, voix de généalogies bousculées, voix de sans-papier, voix de hiérarchies inversées. Un style où palpitent filiations, fraternité, sorrorité et nombre d’indispensables complicités.
« Il y a ce qui se retire dans le sol et on peut alors parler d’une mémoire, d’un amas, d’une
accumulation de vie comme si la terre avait pour tâche de se souvenir ; puis ce qu’on devine de cet alphabet, ce qui s’avance et que les plantes absorbent, dessous, dans la permanence de la roche, ce qui s’évapore aussi et s’en va jouer dans la texture de l’air où là encore de la vie s’obstine, s’abandonne, car la lumière et le vent ne sont pas des choses comme les autres. Comme une voix muette, comme des mots sous les mots. Il suffit de si peu. » ( L’eau, le sale, la peur – Via Crucis ; éd. d’en bas ; p.89)
