Pour cette nouvelle année, je joue le jeu des résolutions. Celle-ci en premier, résolution négative : je renonce à l’idée de modérer l’apport de nouveaux livres à des fins d’économie de place. Résolution négative mais pas moins radicale, tant le défi logistique que constitue l’aménagement d’une bibliothèque viable dans un espace restreint se posait de façon non seulement insistante mais fortement croissante, indexée, fatalement, sur la croissance de la bibliothèque en question.
Ce jeu de la chasse aux espaces insoupçonnés, cette gymnastique comptable d’estimation de l’espace puis de conversion en volume livresque pour établir le compte à rebours funeste de chaque nouveau recoin durement débloqué (deux mois pour cette nouvelle étagère ? un seul, au rythme actuel, pour ce casier colonisé dans la bibliothèque familiale ?), toute ludique qu’elle soit (et c’est la vérité : elle l’est !), j’y renonce. Ou plutôt : je déclare forfait. Ces espaces n’échappent pas à la traque dont ils sont l’objet puisque ce renoncement prend la forme d’un abandon – au diable la logistique ! gloire au livre vainqueur.
Ma résolution se justifie par un double exemple. Pour un texte sur Joë Bousquet, je me suis souvenu qu’un petit recueil de textes de Simone Weil, dans ma bibliothèque, contenait une lettre qu’elle lui avait adressée. Je n’avais alors jamais lu ce recueil en entier, mais sa disposition s’est montrée féconde, non seulement d’un point de vue technique (avoir ce livre matériellement à portée de main plutôt que de devoir l’emprunter), mais surtout mental : c’est parce que je possédais ce livre, que je l’avais parcouru, lu en partie, que je connaissais l’existence de cette lettre. Avoir ce livre aura été une ressource, dans tous les sens du terme.
Le lendemain, je veux utiliser le texte de Maurice Blanchot sur ce même Bousquet, que j’avais découvert un jour en parcourant la bibliothèque universitaire. Impossible de le trouver en ligne, ni même la moindre information utile à son sujet. Je suis contraint d’interrompre mon travail, de lui infliger un demi-jour de retard pour aller le consulter sur place le lendemain et terminer enfin mon chapitre. En feuilletant l’édition Fata Morgana qui contient le fameux texte et un second, de Bousquet sur Blanchot cette fois-ci, je lis que celui qui m’intéresse a été reproduit dès 1943 dans Faux Pas, que je ne possède pas, avec des dizaines d’articles, divers mais au moins aussi pertinents, sur autant d’auteurices, de livres, ou de questions littéraires. Cette découverte tardive qui m’a couté une journée de travail m’aurait été épargnée si j’avais eu en ma possession l’un ou l’autre de ces ouvrages. Il y a une leçon à tirer.

Un autre exemple me vient en écrivant. Pour un texte sur la mise en scène de Phèdre par Patrice Chéreau, l’année dernière, je m’étais appuyé sur un article providentiel de Paul Valéry : De la diction des vers, mise par écrit d’un discours adressé à une troupe s’apprêtant à jouer Bajazet au début des années 30, et compilé chez Gallimard en 1934 dans ses Pièces sur l’art, qu’on ne trouve plus aujourd’hui que dans les volumes de ses œuvres complètes. « Providentiel » n’est pas une exagération, en quelques pages Valéry traitait frontalement de la question qui m’occupait, et l’éclairait suffisamment pour s’imposer comme une référence fondamentale sur laquelle déplier la suite de l’argumentation. Référence pourtant invisible au radar bibliographique – je dois la connaissance de cet article à cette vieille édition dont j’ai dû scotcher la couverture, acquise pour un bouton de pantalon dans une obscure brocante poussiéreuse, chinée pour l’unique plaisir du livre et sur la seule base d’une vague intuition de son intérêt (on me dira : fallait-il tant d’intuition pour emporter un texte de Valéry – soit)
Dans les trois cas, c’est la disposition (ou son absence, pour Blanchot) du livre qui noue ou dénoue. La bibliothèque mentale naît du livre-objet, c’est de lui qu’elle procède ; dans un second temps seulement s’effectue le mouvement inverse qui tend à matérialiser cette bibliothèque mentale pour la rendre effective, opérante, à disposition, c’est-à-dire comme une ressource, un support vivant. La bibliothèque, à la fois comme ensemble mental et agencement matériel, doit se développer dans ce sens. Elle doit viser à être toujours ce compagnon-ressource répondant au besoin « d’avoir à sa disposition tous les livres comme éléments de liberté intérieure », disait Jacques Bonnet.
Aussi j’accepte enfin pleinement d’abandonner l’économie de l’espace pour laisser libre cours à une bibliothèque qui, avant toute autre chose, me ressemble, me plaît et me sert. Il faudra toujours trouver une place à ces livres, certes, mais qu’à cela ne tienne, je trouverai.
Julien Guenat
