Kaléidoscope embrumé

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La tranche de tous ses livres étaient noircies ; les petits et les grands formats, si beaux, chez Bourgois. Cela m’avait intrigué. Qui était cet Antonio Lobo Antunes ? Le XXIème siècle venait de commencer ; cela se sentait moins à la Boutique du Livre qu’ailleurs. J’aimais ce décalage : je m’en étais nourri, tout petit déjà, d’avoir grandi et appris avec mes grands-parents. J’en avais pris un au hasard : « La mort de Carlos Gardel ».

J’y étais entré sur la pointe des paupières, très vite conscient que je découvrais un morceau de ciel. Cette plume se trempait dans un encrier-fantôme venu d’une papèterie inconnue, probablement disparue. D’où venait cette manière de dépiauter minutes et années, mers et rivières, centimètres et kilomètres, soupirs et allégresses, de nous en mettre quelques miettes dans la main, d’autres sur les genoux, un peu dans les poches, et de nous souffler celles qui restaient au visage, en riant, les yeux noyés de larmes.

Il agitait dans ma caboche la course effrénée des poules décapitées par mon grand-papa ; la peur d’aller à la cave tout seul ; mon premier but ; mon dernier tacle ; les poulpes pêchés à Teboulba, les poulpes extirpés des amphores, mordus entre les yeux pour les tuer puis accrochés à la ficelle de mon short ; les heures à me demander ce que je faisais là, à
l’Université.

Il agitait tout cela dans un cadre complètement différent, tout cela au chevet d’un type fauché par une overdose et pourtant tout cela absolument en moi.

J’en étais resté tout entaché d’admiration.

J’en suis devenu, après m’être façonné le privilège d’aimer tant Lisbonne que, comme le foot, elle n’en sort plus de mes rêves – je peux, fermant les yeux, me déplacer pratiquement au mètre près d’un quartier à un autre ; après avoir tellement lu écouté bu parlé marché en portugais que cette langue plurielle, celle qui transpire et s’étire sur les collines lisboètes, m’est devenue ressac en poitrine ; j’en suis devenu, depuis cette démultiplication de ma petite personne, complètement maculé de vertige : deux pages de Lobo Antunes me mettent dans une transe étrange, me laissant dans le même temps en manque et en excès.

C’est Alexandre Caldara, par un bref message vocal, qui m’a appris sa mort. J’ai tenté de lui répondre quand je m’en suis senti capable ; pas certain qu’il ait compris grand-chose à ce que je disais, entre deux sanglots. J’ai écrit la nouvelle à Léonard Crot, dont il était évident, après quelques paragraphes de son premier roman : « Les pommiers de la Baltique », qu’il avait métabolisé Romain Gary et Lobo Antunes ; son écho ne s’est pas fait attendre : « C’est toi qui me l’apprends. Je n’ai pas peur des mots : l’écrivaillon le plus important de ma pauvre histoire de vie. »

L’année dernière, naviguant de Funchal à São-Miguel, aux Açores, deux livres m’ont permis de mettre par moments entre parenthèses mon pénible éloignement prolongé de la terre : « Souviens-toi des monstres », de sieur d’Asciano, et « O Tamanho do Mundo », de Lobo Antunes. Je repensais alors, depuis ce mouvement permanent qui battait dans mes tempes et dans mon ventre, à l’importance que certains saxophonistes ont eu dans son écriture ; il rend hommage, dans une chronique, à Charlie Parker, Lester Young et Ben Webster.

Je repensais surtout à sa voix, écoutée encore et encore et encore, quand je vivais au troisième étage d’un petit bâtiment, au Largo du Menino Deus, à quelques mètres d’une des seules églises n’ayant pas souffert du tremblement de terre de 1755 ; sa voix parce qu’un CD accompagnait son quatrième recueil de chroniques – un pigeon avait fienté sur mon exemplaire alors que je le lisais sur un banc -, il en avait enregistré quelques-unes, dans son appartement ; on y entend parfois des sirènes de police, au loin ; on l’entend aussi renifler et buter sur certains des mots qu’il allait chercher entre une pastellaria et les ténèbres de la guerre en Angola.

J’ai appris le portugais en écoutant Radio Amalia ; en baragouinant avec des travestis
brésiliens, des arrumadores cap-verdiens, des Angolais regardant des matchs de foot à la Casa do Alentejo, des retraitées portugaises ; en lisant des journaux, de la poésie, des romans, des essais ; en chantant Antonio Zambujo ; …

J’ai appris le portugais en laissant religieusement les ombres et les clairières de Lobo Antunes infuser dans mes promontoires et mes impasses.

Cet homme était un kaléidoscope embrumé de ritournelles obsessionnelles.

La fumée de ses cigarettes n’arrêtera jamais de se confondre avec celle des clopes de ma
maman : désormais, leurs regards dans le vide noyés d’alcool et de café se balancent sur les lèvres du Mystère. J’espère qu’en naissent quelques baisers qui ne sont pas que d’amertume.

Karim Karkeni