Atteindre ensemble nos sommets

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J’enclenche la chaîne hi-fi (oui, certains en ont encore une). Instinctivement, je vais vers l’album «My Finest Work Yet» d’Andrew Bird. Sisyphe siffle en toute décontraction dans les notes du multi-instrumentiste américain.

Did he raise both fists and say, «To hell with this»
And just let the rock roll ?
Let it roll, let it crash down low
There’s a house down there, but I lost it long ago

(Vidéo Sisyphus d’Andrew Bird)

Laaaalalalalalalaaaa. La mélodie reste en tête, poursuit l’auditrice ou l’auditeur, dès la première écoute, avec une légèreté presque insolente, une pointe de nonchalance face à l’effort épuisant et inutile du personnage de la mythologie grecque. Ce dernier tente seulement d’atteindre davantage de hauteur. Peut-être pour voir ce qui s’y passe, là-haut. Peut-être pour le silence qu’il y trouve. Il monte, sans cesse roule sa pierre, tombe, sans arrêt, la pousse, la remonte, encore une fois, et retombe, à nouveau, et cetera, et
cetera. Laaaalalalalalalaaaa.

Le malheur est déracinement.

La phrase m’attrape au cou, en lisant «Paysages avec figures absentes» de Philippe Jaccottet. Elle semble dire le plus vrai en une phrase, dire presque une espèce de tout très flou. Le feu poète de Grignan y cherche aussi, à la manière d’un Sisyphe sans doute plus intéressé par Hölderlin qu’Andrew Bird, même si tous les quatre partagent apparemment un attrait particulier pour les hauteurs et en particulier leurs habitants les oiseaux (et peut-être une passion commune pour la mythologie grecque), ce qu’il y a là-haut, ou là-bas, c’est selon.

Tout être humain est enraciné ici-bas par une certaine poésie terrestre, reflet de la lumière céleste, qui est son lien plus ou moins vaguement senti avec sa patrie universelle. Le malheur est déracinement.

Un coup dans les tripes ! Je relis ces mots de l’ouvrage «Attente de Dieu» de Simone Weil, cité par Philippe Jaccottet, volontairement reproduite de manière incomplète ici (faut bien tenter de vous faire ouvrir l’un ou l’autre bouquin quand même, en tous les cas je l’espère, au moins un recueil de poèmes du gaillard ou un texte de la grande dame, parce que c’est beau). Si, en reprenant l’expression de Simone Weil, notre «poésie terrestre commune est le regard sensible que nous posons sur le monde ou notre capacité à l’émerveillement, alors je garde espoir pour la suite, vraiment. Surtout si nous arrivons ensemble à garder toujours une «lumière céleste» allumée et la partager en frères et sœurs, en humanité même ou carrément en espèce animale habitant la même planète, loin de tout enfermement idéologique, des carcans sociétaux ou de n’importe quelle tendance générale à la division. En regardant les oiseaux s’envoler.

Le Sisyphe d’Andrew Bird, lui, en tous les cas, siffle nonchalamment tout là-haut parmi la vie des cieux et même tout en bas près des marais, tente de résister et de lutter tant qu’il le peut. Et que dire alors de ce fameux déracinement ? C’est peut-être la pire des choses. Quand on se coupe de nos racines intimes, alors le malheur s’abat brutalement et ne reste plus qu’un long et grand néant. La peine est double, puisqu’on ne peut plus s’accrocher à rien. On ne peut plus nous abreuver d’autres ramages et de coiffes de mousses bienveillantes et douces.

J’en suis convaincu. Nos racines, c’est nos enfances. C’est nos failles, nos joies, nos cicatrices, nos bonheurs, nos blessures, nos détresses, nos rires, nos pleurs, nos embrassades, nos désaccords, nos amours, nos haines. Elles sont ce que nous échangerons sincèrement la prochaine fois et que nous ne savons pas à jour.

En fait, de toutes mes incertitudes, la moindre (la moins éloignée d’un commencement de foi) est celle que m’a donnée l’expérience poétique ; c’est la pensée qu’il y a de l’inconnu, de l’insaisissable, à la source, au foyer même de notre être.

Tout est dit dans la parenthèse ! Voilà où la réflexion de Philippe Jaccottet, dans ses «Eclaircies», tape peut-être le plus juste, dans l’intervalles de nos êtres incomplets. Dans sa recherche de quelque chose de plus haut, il aboutit à une conclusion sans vraiment conclure. Ça touche quelque chose de profondément ancré en moi-même. Et que dire de la suite ?

Et pour être moins vague, il faudrait ajouter que la lumière qui nous parviendrait de ces hauteurs par éclaircies, lueurs éparses et combattues, rares éclairs, et non continûment comme on le rêve, prendrait les formes les plus diverses, et non pas seulement celles que lui a imposées telle morale, tel système de pensées, telle croyance.

Je crois que tout est dit. Même si le reste de l’humus littéraire «Eclaircies» remet de la belle terre poétique sur des territoires parfois trop secs. C’est comme un manifeste pour davantage de lumière. C’est comme une immense vallée montagneuse assombrie par un orage qui s’illumine un instant par un éclair. Et qu’en dit Andrew Bird dans toute cette histoire ? Ceci :

Can you save her?
She’s in the air
Radical and free
Not a goddamn care
She’s obliged to no one

(Vidéo «Manifest»)